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Étang de Bages-Sigean : qu'en pensent les pêcheurs ?(1999)

Dans notre numéro 25 du magazine, nous vous présentions le site exceptionnel de l'étang de Bages-Sigean et de l'île Sainte-Lucie. Dominique Blanchard, président du Comité local des pêches maritimes de Port-Vendres, nous a immédiatement contacté pour exprimer son point de vue. La vocation de Mer et Littoral étant de permettre une large communication entre tous les usagers et gestionnaires du littoral, nous lui donnons la parole.

 " La côte languedocienne ne serait pas ce qu'elle est sans ses étangs. Ils sont à la fois fragiles et rares, exceptionnels sur le plan des paysages et de la multiplicité des milieux naturels. Bref, autant de refuges ou d'escales pour les oiseaux migrateurs, mais aussi pour les amoureux de la nature.

Cette image, c'est précisément la vision que Mer et Littoral vous présentait, au sujet du complexe lagunaire de Bages-Sigean, dans le cadre d'un projet de Parc naturel régional.

Or, pour les pêcheurs professionnels, il s'agit d'un patrimoine qu'il convient de protéger et la vocation première d'un Parc naturel régional est de contribuer à l'aménagement du territoire et d'assurer l'accueil du public, ce qui ne correspond pas exactement à leur demande, d'autant que le verso de la carte postale n'est pas aussi promotionnel que le recto : en multipliant les infractions à la législation, l'homme a profondément perturbé l'équilibre de ce milieu, remettant en cause ses fonctions halieutiques, hydrauliques, voire ludiques, mais surtout en portant atteinte à la qualité des eaux. Les activités traditionnelles de pêche sont garantes de la qualité du milieu, car la ressource ne tolère que difficilement les nuisances dont l'homme est bien souvent la source principale. La mauvaise santé de l'eau et des poissons pose un problème majeur de communication aux pêcheurs. Soit ils en parlent et le public risque de ne plus en consommer, soit ils se taisent (ce qui arrange bien les Autorités) et le public ne fait pas le lien entre les pollutions terrestres et la désertification aquacole, alors... pour couronner le tout, les stations d'épurations continuent à ne pas fonctionner et les industriels à polluer.

Dans les années 80, les pêcheurs avaient accepté des indemnisations financières lors de pollutions ponctuelles, sorte de "passe-droit" pour les pollueurs. Bien vite, les pêcheurs se sont aperçus qu'avec ce leurre, ils ne pouvaient gagner le respect des contrevenants et repeupler les étangs avec quelques billets de banque. Ainsi, lassé d'une situation qui perdurait et nuisait à la pérennité des entreprises de pêche et profitant de la parution d'un rapport du BRL, diffusé en 1996, sur le bilan des apports toxiques et trophiques, les pêcheurs de l'étang de Bages-Sigean ont engagé un recours en justice contre les pollueurs identifiés. L'affaire est en cours d'instruction en seconde instance, la défense des industriels s'étant plus particulièrement attachée à la recherche des vices de procédure plutôt qu'aux pollutions réellement induites.

Le rapport sous toutes ses formes

Le fameux rapport BRL (les Autorités se sont étonnées que les pêcheurs professionnels en aient eu connaissance !) a permis de confirmer les concentrations en micro-polluants toxiques (DTT, lindane, cadmium) et d'évaluer le milieu trophique.

On apprend dans ce rapport que les sédiments des étangs ont été contaminés lors des opérations de démoustications et par de nombreuses activités qui utilisaient le DTT il y a plus de trente ans. Ce produit a une durée de vie de dix ans dans l'eau et de vingt à trente dans les sols. Autant dire que, pendant de nombreuses années, le DTT a continué à ravager les étangs. Quand aux "pics" observés par l'Ifremer en 1992, ils pourraient être dus à des rejets accidentels en provenance des usines de produits phytosanitaires de Port-la-Nouvelle qui fabriquaient des produits à base de DTT destinés à l'exportation.

Après l'interdiction du DTT, on pouvait se croire à l'abri de tels massacres. Le plus inquiétant, c'est qu'il a été remplacé par le fénitrothion, poison employé légalement pour la démoustication. A cela, il faut ajouter la présence de lindane dans les sédiments, et de cyanazine, herbicide très dangereux pour les poissons. Mais le cocktail ne serait pas complet si l'on oubliait le cadmium, lui aussi signalé dans l'étang. Cette contamination a eu pour conséquence la fermeture de la récolte des coquillages, lesquels sont des animaux filtreurs qui assimilent la totalité des polluants. La pollution arrive dans l'étang par le Canelou, dérivation du canal de Robine, et au sud au niveau du grau de Port-la-Nouvelle.

Les résultats des analyses effectuées par BRL en avril 1995 ne font que confirmer la forte contamination des moules.

A l'origine de cette pollution, on retrouve deux sociétés qui, malgré des investissements importants destinés à réduire les nuisances, continuent de contaminer tout un étang. Quant à l'agriculture, elle représente près de 90% des apports diffus totaux en azote et phosphore, et touche également les étangs de Campignol, l'Ayrolle et Gruissan.

Ce bilan montre bien la fragilité des équilibres naturels en jeu. Les apports d'eau douce favorisent la richesse naturelle et la biodiversité, mais ils sont également les principaux facteurs de dégradation dès qu'il y a excès de nutriments ou de tout autre polluant. Les apports d'eau de mer modifient les écosystèmes et entraînent la disparition des espèces remarquables caractéristiques des milieux lagunaires.

Un bilan plutôt obscur

Agressé de toutes parts, l'étang ne peut se défendre que par la voix des associations et de la Prud'homie des pêcheurs. Ceux-ci n'hésitent pas à dénoncer les atteintes répétées contre ce milieu naturel.

Chaque mois apporte son lot d'événements et de scandales. Le 1er février 1996, nous constations l'explosion de deux fûts contenant du méthyl parathion (produit très dangereux pour l'homme). Le produit s'étant répandu dans l'étang par l'intermédiaire du Canalet, la Prud'homie a effectué des analyses et s'est exprimée par voie de presse. Résultat : une plainte des industriels est en cours d'instruction contre le Midi Libre, nous accusant d'avoir influencé le Préfet de l'Aude dans sa décision de fermeture de l'atelier où l'accident s'est produit !

Autre fait divers, malheureusement trop fréquent, et qui concerne la marine marchande. Un cargo était chargé de céréales protégées par des pesticides. Lors du transbordement, le vent a dispersé de grandes quantités de ces pesticides toxiques sur toute la zone portuaire et l'étang, incommodant marin et riverains.

Après ce tableau bien noir de l'état de nos lagunes, un rayon d'espoir vient éclairer le paysage, puisque le réseau de surveillance mis en place constate une régression de la contamination des eaux. Mais que de temps perdu...

La vigilance reste de mise afin que plus rien de nuisible ne s'ajoute aux erreurs passées.

Rédacteur : Mer et Littoral, 1999
Auteur : Dominique Blanchard
Comité local des pêches de Port-Vendres

 

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